Présidentielle 2027 : trois colonnes pour décider quand même
« J'attends de voir. » Depuis la rentrée, c'est la phrase qu'on entend dans toutes les entreprises. La machine attendra, l'embauche attendra, le second dépôt attendra. Mai 2027 décidera.
Tu veux voir quoi, au juste ? Tout le monde se pose la même question sans que personne ne puisse y répondre : à quoi ressemblera le pays en 2028 ?
La prudence est compréhensible. Les discours de campagne s'éloignent les uns des autres, chaque camp promet de défaire ce que l'autre ferait, et le bon sens semble avoir quitté la table. Mais cette prudence repose sur une erreur simple : elle confond le bruit des programmes avec l'ampleur de ce qui peut vraiment changer.
Tu n'as pas besoin d'un pronostic, ni de l'intervention de madame Irma. Tu as besoin d'une méthode de tri. La voici, en trois colonnes, sur un coin de table.
Ce que le prochain président ne pourra pas changer
Commençons par ce qui rassure, parce que c'est aussi ce qui structure.
L'argent d'abord. La France s'est engagée auprès de Bruxelles à ramener son déficit à 4,1 % du PIB en 2027, alors que les intérêts de la dette et les dépenses de défense montent tout seuls. Le prochain président hérite de la même feuille de calcul et des mêmes créanciers que l'actuel, quel que soit son camp.
L'appareil ensuite. Il a fallu quatre mois de bras de fer, deux Premiers ministres et un 49.3 pour faire adopter le budget 2026. Le mille-feuille administratif que tout le monde dénonce freine les réformes, mais il freine aussi les ruptures : un programme radical doit traverser le Parlement, le Conseil constitutionnel, les collectivités, les agences. Chaque étage a intérêt à survivre au suivant.
Le terrain enfin. Tes clients seront les mêmes en 2028, tes concurrents aussi. Les soudeurs, chauffeurs et comptables manqueront encore dans nos départements, aucun ministère ne les fabrique en cinq ans. L'énergie restera chère et instable ; les candidats se disputent sur qui paie, pas sur un retour à 2019.
Première colonne : ce qui ne changera pas de sitôt. Tu t'appuies dessus.
Ce qui bougera de toute façon
La deuxième colonne est la plus inconfortable. On y sait deux choses contradictoires : que ça va changer, mais pas dans quel sens.
La fiscalité des entreprises d'abord. Impôt sur les sociétés, dividendes, plus-values : chaque camp veut y toucher, dans des directions opposées. Un plan de financement bâti sur le régime actuel est un pari. Attendre le prochain régime pour décider en est un autre.
Le coût du travail ensuite. Allègements de charges, seuils sociaux, aides à l'apprentissage : le curseur bougera, à droite comme à gauche.
Garder de la marge, c'est ça : ne pas renoncer, mais découper la décision en deux et placer la seconde moitié après l'élection. La même règle vaut pour les normes environnementales, dont le rythme changera mais pas la direction, et pour la commande publique locale, qui diminuera quel que soit le vainqueur parce que les collectivités auront moins d'argent.
Deuxième colonne : ce qui va bouger quoi qu'il arrive. Tu surveilles, tu gardes de la marge.
Ce qui te file la trouille, mais qui n'arrivera pas (ou très probablement pas)
La troisième colonne remplit les journaux et vide les carnets de commandes. Réforme constitutionnelle, bras de fer avec l'Union européenne, changement de modèle économique : ce sont les mesures les plus bruyantes des programmes, à gauche comme à droite.
Ce sont aussi les moins probables à court terme. Une révision constitutionnelle exige un référendum ou les trois cinquièmes du Congrès. Un conflit avec Bruxelles dure des années et finit en compromis illisible. Un changement de modèle économique demande une majorité solide à l'Assemblée, et rien ne garantit que le prochain président en aura une.
J'y range aussi ce que Paris ne contrôle pas : les taux d'intérêt, qui se décident à Francfort et à Washington, et la conjoncture mondiale de 2027-2028.
Troisième colonne : ce qui pourrait peut-être changer. Tu n'y construis rien. Tu vérifies seulement qu'aucune décision des deux premières colonnes ne tourne à la catastrophe si l'improbable arrive. C'est une assurance, pas une prévision.
Un bon tri vaut mieux que deux « tu l'auras »
Remplis la grille pour ta propre entreprise et regarde les proportions. La première colonne est la plus longue. La troisième est la plus courte. Ta réalité est faite de contraintes stables, d'un peu d'incertitude à surveiller, et de très peu de vrais bouleversements possibles.
Le journal télévisé te présente exactement l'inverse. La panique se nourrit de bruit. La stratégie se nourrit de ce qui ne bouge pas.
Tous les dirigeants que je connais rêvent d'un État auquel ils pourraient faire confiance, plutôt que d'un État dont ils doivent se méfier en permanence. Le rêve est légitime. Mais celui qui attend qu'il se réalise pour décider ne décidera jamais, et il aura perdu un an quand celui qui a trié aura pris six mois d'avance.
Ma conclusion
Ne lis pas les programmes, lis les contraintes. Elles sont moins nombreuses, plus stables, et elles disent plus vrai sur ton année 2028 que n'importe quel meeting.
Une feuille, trois colonnes. Si tout atterrit dans la troisième, ce n'est pas la France qui est incertaine, c'est ta grille qui a besoin d'être resserrée. Si la première se remplit sans forcer, tu as déjà de quoi décider.
Attendre mai 2027 est une décision comme une autre. C'est même la seule dont on soit sûr qu'elle coûtera huit mois.
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