Didier Huc - Stratégie
De la complexité à la clarté décisionnelle
Réflexion stratégique 23 mars 2026 Temps de lecture : 7 minutes

Tarbes 2040 : quel avenir pour les PME du bassin ?

Le bassin Tarbes-Lourdes emploie environ 80 000 actifs, avec une industrie surreprésentée par rapport à la moyenne régionale. Plus de 100 hectares de foncier économique disponible entre Bastillac, Pyrénia, le Parc des Pyrénées et les zones périphériques. Trois acteurs industriels de rang mondial ancrés sur le territoire depuis des décennies. Sur le papier, les conditions d'une relance sérieuse sont là.

Pourtant, quand je discute avec des dirigeants de PME du bassin, je constate systématiquement la même chose : l'horizon stratégique s'arrête à 2030. Pas par manque d'ambition — par réflexe. Comme si 2030 était un plafond de verre au-delà duquel il serait présomptueux de réfléchir. C'est exactement là que ça coince.

Parce que les vraies décisions d'aujourd'hui — investir, recruter, se positionner sur de nouveaux marchés — ont leurs effets à dix ou quinze ans. Pas à cinq. Et les projections de l'INSEE pour Tarbes, qualifiées dans les documents de prospective territoriaux de "peu encourageantes", ne parlent pas de 2030. Elles parlent de 2040.

Quatre scénarios ont été construits à partir des dynamiques actuelles. Je vous propose de les regarder en face — et d'en tirer ce que ça change concrètement pour votre entreprise.

Un territoire industriel qui résiste, mais n'a pas encore choisi

Soyons clairs : le bassin tarbais n'est pas un territoire en déshérence. Alstom à Séméac, c'est plus de 700 salariés dont 440 ingénieurs et cadres, Centre d'Excellence Traction mondial, et un plan d'investissement de 150 millions d'euros annoncé en 2025 pour robotisation et montée en capacité sur les trains à très grande vitesse. Daher à Louey, c'est 1 800 personnes sur 53 hectares, les turbopropulseurs TBM assemblés ici, et Fly'in inauguré début 2025 — un technocentre dédié à l'aviation décarbonée. Tarmac Aerosave, filiale d'Airbus, Safran et Suez, a fait de l'aéroport Tarbes-Lourdes-Pyrénées le premier site européen de déconstruction et recyclage d'avions, avec 92 % de la masse de chaque appareil valorisée.

Vous connaissez ces boîtes. Vous savez ce qu'elles représentent pour le territoire. Ce que j'ajoute, c'est le revers : ces trois ancrages industriels exceptionnels sont aussi trois donneurs d'ordre dont les décisions stratégiques se prennent à Paris, Toulouse ou à l'international — pas à Tarbes. Le tissu local de sous-traitants en mécanique, composites et électronique dépend de carnets de commandes qu'il ne maîtrise pas.

"Résister" n'est pas "progresser". Et le dispositif Territoires d'industrie Lacq-Pau-Tarbes, aussi utile soit-il, ne changera pas seul une trajectoire de quinze ans.

Quatre scénarios, une seule réalité en construction

Les travaux de prospective territoriaux dessinent quatre trajectoires à horizon 2040. Voici comment je les lis.

Le tendanciel mou : l'industrie tient la ligne sans rebond majeur, le chômage reste élevé en longue durée, le centre-ville survit sous perfusion publique. C'est le scénario du confort apparent — et de la paupérisation lente. Beaucoup de territoires y sont tombés sans s'en apercevoir.

La réindustrialisation verte : les filières aéronautique et ferroviaire montent en gamme sur les marchés de la décarbonation, les effets d'entraînement jouent à plein — un emploi industriel génère 4 à 5 emplois induits — et le bassin devient un pôle industriel pyrénéen crédible à l'échelle régionale. C'est le scénario que je veux croire possible. Pas acquis — possible.

La ville-services vieillissante : l'économie résidentielle prend le dessus, santé et services à la personne deviennent les premiers employeurs, portés par le vieillissement et l'attractivité retraités. Des emplois en volume, peu qualifiés, financés par des transferts publics. Viable à court terme, fragilisant à moyen terme.

Le décrochage silencieux : aucun levier n'est vraiment activé, les jeunes partent vers Toulouse ou Bordeaux, les projets industriels se font ailleurs. Pas une crise spectaculaire — une périphérisation progressive dans une région Occitanie par ailleurs très dynamique. Le pire scénario parce que le moins visible.

Le vrai problème : la formation, pas le foncier

Voilà ce qui me frappe quand j'analyse ce territoire sérieusement : le goulot d'étranglement du scénario réindustrialisation verte n'est ni le foncier, ni la vision, ni les financements publics. C'est la formation.

À Daher Tarbes, le directeur des opérations le dit sans détour : les postes sont ouverts, le foncier est là, les carnets de commandes sont pleins — mais les chaudronniers, les assembleurs et les spécialistes du composite manquent. Tarmac Aerosave travaille avec l'UIMM à créer une école de formation à Tarbes, avec un A340 cédé par Airbus comme avion-école. Alstom investit dans la robotisation pour compenser partiellement ce déficit de main-d'œuvre qualifiée.

Trois entreprises mondiales, le même diagnostic. Ce n'est pas un hasard. Tant que la formation professionnelle locale ne se cale pas précisément sur les besoins réels des filières aéronautique et ferroviaire, le scénario réindustrialisation verte restera une belle intention dans les documents institutionnels.

Levez le nez — regardez au-delà de 2030

Un sous-traitant local qui hésite à investir 300 000 € dans une nouvelle machine ne pose pas une question technique. Il parie sur le scénario dominant à dix ans. Et s'il raisonne uniquement sur les deux ou trois prochaines années, il se trompe de question.

C'est pourtant ce que je vois constamment : des dirigeants sérieux, compétents, qui pilotent leur entreprise avec rigueur à horizon 2027-2028 — et qui n'ont pas de position claire sur ce que sera leur marché en 2035 ou 2040. Le plafond de verre stratégique à 2030, c'est leur angle mort.

Le scénario que vous retenez comme hypothèse de travail change tout — vos décisions d'investissement, votre politique de recrutement, vos choix de marchés, votre rapport aux donneurs d'ordre locaux. Une PME qui mise sur la réindustrialisation verte doit construire dès maintenant ses compétences en interne sur les composites et la décarbonation. Une PME qui anticipe le tendanciel mou doit diversifier géographiquement ses clients avant que la pression sur les marges ne s'accentue.

Les signaux à surveiller sont mesurables : rythme d'implantation dans les zones d'activités, recrutements annoncés par Alstom, Daher et Tarmac, ouverture de nouvelles formations techniques en apprentissage. Pas les discours — les actes.

Ce que j'en pense

Je suis Bigourdan. Je veux que ce territoire réussisse. Et je pense sincèrement que les conditions objectives d'un rebond industriel sont réunies comme rarement elles l'ont été — trois grands industriels qui investissent, du foncier disponible, un ancrage dans les filières d'avenir.

Mais je ne me raconterai pas d'histoires : cette fenêtre ne restera pas ouverte indéfiniment. Si le pipeline de compétences ne se construit pas dans les cinq prochaines années, si les PME locales ne se positionnent pas maintenant sur les marchés porteurs, les donneurs d'ordre iront chercher leurs sous-traitants ailleurs. Ça aussi, ça s'est vu.

La bonne posture pour un dirigeant de PME du bassin n'est pas d'attendre de savoir quel scénario "gagne". C'est de positionner son entreprise pour être dans les gagnants quel que soit le scénario. Levez le nez. Regardez 2040 en face. Et décidez maintenant.

Cette réflexion fait écho à vos défis de dirigeant ?

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